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Qui se cache derrière les sites “pro-ana” ?

Elles ont 12, 13, parfois 20 ou 25 ans, tiennent des blogs et sont anorexiques. Qu’elles reconnaissent leur maladie ou qu’elles voient en ces Troubles du Comportement Alimentaire un mode de vie et un idéal de beauté, nombreuses sont celles qui semblent encourager leurs lecteurs à les rejoindre dans cet enfer.

Olivier Véran, député PS de l’Isère, a proposé le lundi 16 mars deux amendements à la loi de santé de Marisol Tourraine dont l’un punissant l’apologie de l’anorexie. Les premiers visés, sont les sites internet ou les blogs “pro-ana”, comprendre “en faveur de l’anorexie”. Cependant, les deux amendements n’ont pas franchi les portes de la commission. Ca n’est pas la première fois que les politiques s’inquiètent de la promotion de l’anorexie au travers de ces sites. En 2008, une députée UMP, Valérie Boyer, avait déjà dénoncé les pratiques des mouvements “pro-ana”.

Des blogs pour rompre avec le silence

Sarah (le prénom a été modifié) a 15 ans, est anorexique et pro-ana. Elle tient un blog, et fait partie de ces jeunes filles qui voient en l’anorexie le défi de répondre aux normes de la beauté actuelle. Le 8 janvier 2015, elle racontait sur son blog :

“Je n’ai jamais été si heureuse d’être pro-ana. Grâce à Ana, je ne me sens jamais seule, je sais qu’elle sera toujours là pour moi pas comme mes amies. En étant pro-ana , j’ai décidé d’atteindre la perfection.”

Capture d’écran 2015-03-23 à 13.43.20Capture d’écran « J’arreterai quand je serai maigre » @littlesaadgirl_ / Instagram

En parcourant son blog, nous découvrons qu’en octobre 2014 Sarah pèse 61 kilos, en janvier 2015 elle atteint 49 kilos. Insatisfaite des efforts accomplis jusque-la, la jeune fille décide d’entamer un nouveau “régime” drastique. Elle délivre alors à ses lectrices ses “recettes” :

“Alors aujourd’hui je commence mon nouveau régime car je trouve l’ABC diet inefficace. Donc mon régime consiste à manger :
– le matin : un thé vert
– le midi : rien
– le soir : un tout petit peu”

Aucune photo de son visage n’apparaît, seules des jambes squelettiques, des bustes décharnés et des bras d’une maigreur dérangeante illustrent ses propos. Le genre d’illustrations que nous trouvons par milliers sur les réseaux sociaux comme Instagram, Tumblr ou encore Pinterest. On parle de Thinspiration. Pour elle, ces images représentent le graal, l’objectif ultime à atteindre pour enfin se sentir belle. “Plutôt mourir que grossir”,  lit-on dans l’un de ses posts.

Une communauté qui se conforte dans la maladie

Mais Sarah est loin d’être un cas isolé.  Selon le rapport Les jeunes et le web des troubles alimentaires, dépasser la notion pro-ana, il existerait près de 600 sites pro-ana. Beaucoup d’entre elles ont pris d’assaut le web pour parler d’Ana, surnom qu’elles ont donné à leur maladie. On peut y lire des moyens drastiques pour maigrir, des astuces pour retarder les repas ou tromper son corps et éviter de ressentir la sensation de faim. Toutes ont le même but : arborer un corps filiforme, inspiré des photos de célébrités et de publicités de mode (retouchées).

Capture d’écran 2015-03-23 à 13.20.44Capture d’écran @stayhappystaythin / Tumblr

C’est intéressant de remarquer que cette communauté, largement présente sur internet, est extrêmement basée sur l’entre-aide. En parcourant les sites, les commentaires de soutient, les conseils et les encouragements fusent. On comprend qu’une vraie dynamique s’est construite autour de ce mouvement. Elles se confortent, se solidarisent et toutes suivent à la lettre les « 10 commandements » dictés par cette pratique afin d’aspirer à une maigreur extrême, synonyme de plénitude et de bonheur. Voici ce que l’on peut trouver en préambule de chaque blog pro-ana :

Capture d’écran 2015-03-23 à 14.06.55Capture d’écran fourchette-et-bikini.fr

Selon Jean-Michel Huet, psychanalyste spécialisé dans la prise en charge de personnes atteintes de TCA, la “stigmatisation” par les politiques comme Olivier Véran ne soignera pas ces jeunes filles malades. Loin d’être une apologie de l’anorexie selon lui, ces blogs sont un appel au secours et un complément des services médicaux qu’il juge déficients. Le spécialiste nous explique que ces blogs ne sont pas un lieu d’expression aussi dangereux qu’ils peuvent être décrit, mais un moyen comme un autre pour exprimer la douleur, le combat qu’elles entretiennent chaque jour face à cette maladie qui les isole socialement.

Pour lui, une “profonde hypocrisie s’est fondée autour de ces politiques qui essaient de faire de ces sites un délit.” D’après le psychologue il n’est pas évident que “ces réformes aient un réel impact sur cette population victime de mal être et se réjouit que ces interdictions aient été rejetées”. “Ca n’est pas la censure mais la création de nouveaux lieux de soins adaptés, dans lesquels les jeunes filles auraient accès à des aides thérapeutiques et à une éducation alimentaire dont elles ont besoins », conclut le psychanalyste.

Les Troubles du Comportement Alimentaire touchent essentiellement des jeunes femmes, et des jeunes adolescentes (95% de filles et 90% d’entre elles ont entre 15 et 25 ans). Si en France, on estime entre 30 000 et 40 000 le nombre de personnes souffrant d’anorexie, Jean-Michel Huet parle d’un chiffre « trois fois plus haut ».

Emeline Richardin