Dans l’ombre des élus

Si l’on sait que les personnalités politiques sont pour la plupart entourées d’un ou plusieurs collaborateurs, la mission de ces hommes et ces femmes reste méconnue par bon nombre d’électeurs. Portrait d’une profession de l’ombre, à travers Sarah et Thibault, un couple de collaborateurs au coeur du gouvernement de Manuel Valls.

 

« Il faut le dire clairement : un collaborateur, par nature, n’a pas vocation à prendre la lumière. » Thibault, 28 ans, et Sarah, 29 ans, cultivent la discrétion. Il y a un an, ce couple s’est retrouvé propulsé au cœur du pouvoir. Lui est devenu chargé de mission parlementaire auprès de Manuel Valls lorsqu’il a été nommé Premier ministre en avril 2014. Elle a été choisie quatre mois plus tard pour faire parti du cabinet du nouveau ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Ils ont rejoint la cohorte des conseillers de l’ombre, indispensables au fonctionnement de la République. « Nous travaillons au cœur des institutions. C’est une grande chance, et une responsabilité importante, » explique Sarah.

Une promotion d’autant plus surprenante qu’ils ne sont pas issus du sérail des énarques, qui s’octroient la plupart des places dans les cabinets ministériels. Fils d’avocats, Thibault fait des études de droit et un « simple » master de sciences politiques à Sciences-Po. Sarah a enchainé les lettres puis l’histoire, avant de conclure par un master de travail politique et parlementaire à Nanterre. Alors qu’il assistait récemment à une réunion présidée par une énarque, Thibault a du intervenir sur une erreur de procédure qui aurait pu impacter l’adoption de la loi. « Les hauts fonctionnaires vivent parfois dans un microcosme fermé, déconnecté des réalités, » avoue le jeune homme, « nous venons de milieux plus modestes et notre plus-value réside dans notre bonne connaissance du Parlement. »

Hasard de la vie, leurs missions sont aujourd’hui identiques. « Nous sommes là pour établir un lien entre le pouvoir exécutif et législatif, » explique Sarah, « nous préparons des fiches destinées aux Ministres, afin de leur permettre de répondre au mieux aux nombreuses interrogations des parlementaires. » Ce sont aussi eux qui essayent de convaincre « les frondeurs » du bien-fondé des positions de leurs ministres. En février 2015, lors des mésaventures de la loi Macron, la tension était à son comble. « Il y a un noyau dur inapprochable, mais certains députés hésitent jusqu’au dernier moment, » précise Thibault, « on peut avoir des surprises. Dans tous les cas, notre boulot c’est d’arriver à leur rappeler que nos supérieurs n’ont pas changé de camp. »

Même plongés dans le stress des réformes et des arbitrages politiques, Sarah et Thibault savent qu’ils ne sont que des conseillers. « Nous donnons souvent notre avis, mais la décision finale appartient toujours à notre patron, » rappelle-t-elle. Son compagnon se souvient d’une anecdote qui lui a remis les pieds sur terre : « A mes débuts j’ai écrit un discours un peu enflammé pour mon patron de l’époque, le sénateur de la Drôme. Il m’a dit « c’est très bien, mais nous ne sommes pas au congrès du PS, donc tu vas me réécrire tout ça. » » Il n’a cependant pas renoncé à tenter de « glisser subtilement quelques messages. »

Les jeunes conseillers n’ont aucun doute quant à l’engagement de leurs supérieurs. S’ils avouent ne pas être toujours en accord avec toutes les dispositions adoptées, ils restent globalement sur la même ligne. Du patron de son partenaire, Sarah pense qu’il est un bon chef du gouvernement. « La rigueur de Manuel Valls est salutaire, » explique-t-elle, « Il met de la fluidité dans le travail entre les ministres. » Pour Thibault les critiques envers Emmanuel Macron sont injustifiées. « Il est particulièrement compétent dans les domaines qui sont les siens, » note le jeune homme, « malgré les polémiques, je le trouve avant tout pragmatique. Mais c’est aux Français de le juger sur ses actes. »

Oeuvrer au sein du gouvernement, c’est aussi avoir un accès précoce à l’information. Mais Sarah et Thibault ne détiennent pas pour autant de véritables secrets d’Etat. « Lorsqu’Henri Proglio a été remplacé à la tête d’EDF, nous savions qui serait son successeur, mais nous n’avions pas le droit de le dire, » raconte-t-il, « il suffit alors de ne pas répondre aux questions des amis, ou de la famille, et d’attendre patiemment que l’information soit publique. »

Alors qu’ils travaillent plus de douze heures par jour, les conseillers savent qu’ils sont de simples fusibles qui peuvent sauter à tout moment. Il y a d’abord la peur d’avoir à partir en même temps que leur patron. « J’ai déjà vécu deux remaniements ministériels. A chaque fois, je me suis retrouvée au chômage du jour au lendemain, » confie Sarah. Une clause dans leurs contrats prévoit aussi qu’ils peuvent être virés du jour au lendemain si leur ministre n’a plus « confiance. » « En politique, il est malheureusement impossible d’imaginer sereinement l’avenir, » conclut Thibault.

Il y a aussi les moments, même rares, ou il faut savoir décrocher. « L’équipe d’Emmanuel Macron est assez réduite, je suis donc amenée à échanger avec lui très régulièrement, et parfois sur d’autres sujets que la politique, » raconte Sarah. « Il arrive aussi que le Premier Ministre me demande ce que pensent mes amis et ma famille à propos du gouvernement, » reprend Thibault, « et nous en discutons un petit peu. » Thibault et Manuel Valls ont aussi une passion commune pour le foot. Début avril 2015, les deux hommes ont même pris une dizaine de minutes pour échanger quelques passes avec d’autres conseillers. « Je dois avouer qu’il m’a impressionné, » sourit Thibault, « c’est un redoutable dribleur !« 

Les amoureux de la République n’encaissent pas de la même manière le stress et la dureté du monde politique. Thibault s’accommode des embrouilles de couloirs, et compte exercer cette profession encore longtemps. Tandis que Sarah trouve que le pouvoir est un « environnement passionnant, mais dur à vivre ». « Les relations avec les collègues, comme avec les élus, ne sont pas toujours franches », déclare-t-elle. Ils s’accordent au moins sur un point : ils n’ont aucune envie de devenir élus.

 Les noms ont été changés par soucis d’anonymat

Renaud Levantidis

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